Thème JMCA 2027 :« De la Reconnaissance à la Renaissance : quelle place pour nos inventeurs d’hier à aujourd’hui ? »
Où sont nos figures de référence ? Du souvenir à l’image.
Par Sitou Ayité — Scénariste et réalisatrice

Tout a commencé pour moi par une question : où sont nos figures de référence ?
Celles dont les parcours devraient traverser les générations. Celles dont les noms, les audaces et les réussites devraient nourrir notre imaginaire collectif. Celles qui pourraient permettre à une jeune fille ou à un jeune garçon de regarder son propre territoire et de se dire : ici aussi, des femmes et des hommes ont osé, créé, entrepris, transformé.
Cette question m’accompagne depuis plusieurs années.
En 2018, alors que j’évoluais dans l’univers des festivals et de la création audiovisuelle, un constat m’a particulièrement interpellée : nous connaissions parfois mieux les grandes figures venues d’ailleurs que certaines personnalités remarquables de notre propre histoire.
Cette réflexion faisait également écho à une histoire plus intime.
Celle de ma grand-mère.

Partie de presque rien, elle avait construit, par son travail et sa détermination, une véritable activité commerciale jusqu’à tenir sa propre galerie au Grand Marché de Lomé, au cœur de l’un des grands espaces d’échanges de la capitale que tout le monde qualifie de « jungle ».
Son parcours m’a conduite à m’interroger : combien de femmes africaines ont bâti, innové, entrepris et ouvert des chemins dont les nouvelles générations connaissent à peine l’histoire ?
C’est sur ce chemin que j’ai rencontré, autrement, les Nanas Benz du Togo.
Je connaissais leur nom. Mais connaître un nom n’est pas encore connaître une histoire.
J’ai alors commencé à chercher. À lire. À écouter. À recueillir des témoignages. À remonter les traces de ces femmes qui ont fait du commerce du pagne bien davantage qu’une activité marchande. Depuis les marchés de Lomé, elles ont construit des réseaux commerciaux, développé une puissance économique remarquable et occupé une place singulière dans l’histoire sociale et économique du Togo.
Mes recherches m’ont conduite pendant plusieurs années dans leurs récits, leurs archives et leur héritage, jusqu’à poursuivre une partie de ce travail documentaire à l’UNESCO.
Et une autre question est apparue.
Qu’est-ce qu’inventer ?
Inventer, est-ce seulement créer une machine, déposer un brevet ou mettre au point une technologie ?
Ou pouvons-nous également regarder celles et ceux qui ont inventé de nouvelles façons d’entreprendre, d’organiser des réseaux, de conquérir une autonomie économique et de transformer durablement leur environnement ?
À cette lumière, l’histoire des Nanas Benz mérite, elle aussi, d’être interrogée.
Mon premier geste, en tant que scénariste, a été de documenter.
Ce travail a donné naissance à une recherche audiovisuelle consacrée au wax et aux Nanas Benz de Lomé. Une première manière de sauvegarder des paroles, des visages et des fragments d’une mémoire qui risquait de s’éloigner avec celles qui l’avaient vécue.
Aujourd’hui, le thème de la Journée mondiale de la culture africaine et afro-descendante 2027 — « De la Reconnaissance à la Renaissance : quelle place pour nos inventeurs d’hier à aujourd’hui ? » — donne une résonance particulière à cette démarche.
Car reconnaître ne suffit peut-être pas.
Reconnaître, c’est retrouver les noms, documenter les parcours, rendre hommage.
Faire renaître, c’est transmettre.
C’est permettre à ces histoires de circuler de nouveau, de rencontrer une autre génération et, peut-être, d’inspirer de nouvelles créations.
C’est là que se situe aujourd’hui ma contribution de scénariste.
Je ne prétends pas raconter toute l’histoire des Nanas Benz. Je souhaite apporter une pierre à cette mémoire collective, depuis le Togo, en utilisant l’outil qui est le mien : le récit.
Aujourd’hui, j’ouvre donc cette réflexion avec elles.
Les Nanas Benz.
Des commerçantes. Des entrepreneures. Des femmes de réseaux et d’influence. Des figures de notre patrimoine économique et culturel.
Et surtout, des femmes dont l’histoire nous oblige à nous poser une question essentielle :
que faisons-nous aujourd’hui de l’héritage de celles et ceux qui nous ont précédés ?
Le chemin ne fait que commencer.





